Toujours aucune trace de l’oracle.

Je continue d’examiner chacune des crevasses alentour. Mais les nuages envahissent la montagne et les vaches ont mis quelque temps pour me reconnaître. Elles ne me permettent plus de les suivre.

Une Dame remonte le sentier. Je l'observe depuis la fenêtre discuter avec les personnes qui descendent. Soucieuse de cette herbe qui fane, elle leur demande de bien suivre le sentier. "Chaque écart enlève le pain de la bouche de ces pauvres vaches, la solidarité est de mise dans ces montagnes".

Elle arrive essoufflée et s'accoude à la fenêtre, une pensée l'occupe. Le regard plongé sur le sentier un piétinement renvoyant à l'autre : les falaises d'Étretat s'affaissent. "Le préfet pense intervenir en régulant la masse de touristes affluant par bus entiers. Les falaises s'abîment beaucoup trop vite, les risques d'écroulements deviennent certains."
Elle poursuit : "les galets, les galets, les galets." L'Homme à coté de moi l'écoute avec attention. Je me permets alors une petite évasion mentale : les galets, bientôt une présence absente d'un paysage substitué à lui-même par nous autres. Masse relayante, observante, soucieuse d'un souvenir de chevet avec la photo en bord de falaise. Je me demande, avec le monde qui vient nous voir ici, quel est notre galet.

- On oublie trop souvent, ou on pense être seul. Mais c'est des dizaines de milliers de personnes qui passent.
- Des galets ? Qu'ils viennent ici, mon voisin leur donnera des rochers. Il poursuit le sourire aux lèvres, il en a déblayé des centaines de ces terres pour cultiver du foin. C'est qu'il a 200 têtes et avec le temps qui se réchauffe il n'a pas trop le choix.
- Un travail de titan, des centaines de rochers tu dis !?
- Ah oui quand même et 200 têtes c'est pas rien !
- Il a acheté la pelleteuse avec les autres éleveurs. À vendre chacun 10 à 20 têtes pour acheter du foin, la pelleteuse c'est un bon investissement.
- Ça ne leur fait pas trop mal au coeur quand même ?
- Si, forcément. Ça n'a pas le même charme un pré ici sans rochers, mais bon... Vendre ses vaches ce n'est pas mieux.

La conversation se poursuit. L'eau a fini de bouillir, je sers le thé.

- Avec la forte présence des Romains à une époque ici, ils n'ont rien trouvé d'ancien ou de bizarre dans leurs opérations ?
- Non pas que je sache. Cela dit, histoire de faire une blague sérieuse, ils ont proposé leurs rochers pour la reconstruction du temple de Mercure. Vous y avez vu les pierres neuves qu'ils mettent là-haut sur le Puys de Dôme ! Vous avez vu ce qu'ils y font ? Retaper un buron comme le Merdençon ça a du sens. Là c'est trop vernaculaire pour moi.
- Vernaculaire carrément.
- Ba oui, là-bas il y a des burons qui tombent, ça parle à ma mémoire. Là, le Mercure, c'est du temps "inconnu" vendu aux touristes. La main sur le coeur, le dos droit il reprend : Vous l'aviez vue déblayé par des archéologues, revenez payé, ont l'a remonté comme à leurs époque.

Les nuages reviennent annonçant pour la Dame et l'Homme le temps de leur départ. Je les vois disparaître
avec le sentier dans les perles d'eau en suspension. Les vaches viennent fermer le sentier derrière eux. Elles broutent les herbes qui tiennent encoure la route, si je puis dire.
Après ces quatre semaines, il fait nul doute que l'oracle existe dans un temps, il n'est plus une trace, il n'est plus mémoire. À l'image du buron pour lui, de ce sentier piétiné pour elle.
La mémoire, je comprends. Je la retrouve tous les jours ici, par sa présence et même la manifestation de quelques une de ses absences, qui dès lors ne l'est plus ou presque.
Le paysage devient d'un coup un immense pense-bête. Les bras se tendent, les coudes se déplient, les doigts pointent et tendent vers. Le corps ici peut aisément devenir boussole par un magnétisme du souvenir. De ce qui fut. Bizarrement aussi ce qui pourrait par le présent être de la rencontre. D'un petit mot, presque une pensée, juste là, furtif. Un parlé sourd, écrasé par les perles d'eau qui entourent ses deux compagnons amorçant la descente.

Mais le temps lui, je ne saurai le trouver. Je pense même que c'est devenu une petite bêtise pour moi de le chercher. Je ne sais donc pas si je reprendrai mes recherches la prochaine semaine. Dans l'ennui et le doute de cette décision, je monte quelques images. Du reste, je poursuis la lecture du Gang de la Clef à molette.