Tentative d'agencement de choses lues lors des derniers jours passés à la station ou il y a plus longtemps.


Carte de l'océan, Lewis Carroll, La chasse au snark

Chaque fois qu’un espace vide se présente quelque part dans notre civilisation, au lieu d’y voir une occasion d’approfondir notre sens de la vie, nous nous empressons de le remplir de bruit, de jouets et de « culture ».
//
2 Les gens de ma génération ont probablement été les derniers à connaître les taches blanches sur les cartes du monde, où pays et empires coloniaux étaient colorés en rouge, orange, bleu, vert... Restaient quelques taches blanches, qui signalaient les rares zones encore inexplorées. Aujourd'hui le coloriage des cartes est achevé et les explorateurs sont remplacés par les touristes. […] 4 Quand j'écrivais que la poésie américaine d'aujourd'hui traduite en français est une contribution à la littérature française d'aujourd'hui, je ne voulais pas dire que cette dernière s'en trouvait augmentée ou enrichie, mais que sa surface au sol y gagnait en zones inexplorées. Traduire aujourd'hui de la poésie américaine en français, c'est gagner du terrain.
Terrain qui n'appartient pas. No man's land. Ni à vendre ni à bâtir. Et surtout pas terrain de rencontres, d'échanges, de dialogues, de discussions, d'influences, bref de communication. Mais un espace inaugural d'observation et de réflexion.
//
J’ai continué ma lecture :
« Espace blanc privé d’enjeux et sans bataille. […] Une connexion difficile […] une traversée du désert […] un nouvel archipel […] le passage est rare et resserré […] penseurs de la synthèse […] la complexité fait signe du côté du réel, alors que le dualisme appelle à la bataille, où meurt la pensée neuve […] il faut donc qu’il invente, s’il veut survivre, et qu’il invente aussi un espace tout neuf, sans rapport aucun avec le vieil espace imbécilement partagé… »
Incroyable!
J’avais envie de souligner chaque phrase.
Chez moi, ces concepts avaient un nom : pensée pélagienne, activité archipélagique, nomadisme intellectuel, monde blanc… Partis tous deux de bases et de prémisses différentes, nous nous retrouvions dans le même espace.
[…] Philosophie océanique.
//
L’île est un capteur dans l’univers qui l’entoure. Je veux dire par là qu’on n’a pas besoin de savoir, parce qu’on perçoit. De là-haut, par exemple, je les vois, les officiers des navires qui repèrent ma lumière. Je touche les radars qui signalent ma présence aux navigateurs. J’entends les cris des hirondelles qui mettent le cap sur ce rocher pour y passer la nuit pendant leur migration. Je parviens à capter parfaitement Radio Malte, qui diffuse le bulletin des déplacements de bateaux transportant des désespérés d’Afrique du Nord. Avoir la vision d’ensemble : voilà ce que signifie pour moi la perception pélagique du monde.
//
Au cours de cette nuit, où le vent ardent prend l’île d’assaut, je découvre une nouvelle dimension. Pour la première fois, je me rappelle de mes rêves dans le plus grand détail. Loin d’être une douce transition, mes réveils me font plutôt l’effet d’un sursaut, comme pour sortir d’un ravin ; je constate que les notes se rapportant à mes nuits occupent un espace qu’elles n’ont encore jamais eu, elles surclassent celles qui ont trait à mes explorations diurnes. Quelle navigation! Les archipels de l’âme sont infiniment plus mystérieux et compliqués que les vrais. L’au-delà est un passage ; et je suis résolu à vivre jusqu’au fond cette perception pélagique du monde.
//
C’est une impression de centralité qui donne le vertige, et sur ma terrasse j’ai voulu la souligner par un petit phare que je m’amuse de temps en temps à allumer afin d’indiquer ma position à ceux qui naviguent sur la terre et sur la mer. Sa lumière signale mon existence.
//
Passer une nuit tout seul, avec le sirocco qui frappe, est une authentique expérience et cette nuit-là, je le jure, j’ai le sentiment d’être nu devant le portail de saint Pierre, avec mon lot de vieilles articulations en piteux état et mon âme noire de péchés. Je m’assoupis cent fois et cent fois je rêve, tandis que le Cyclope de pierre lui-même paraît vaciller dans la tempête. J’entends, au-delà des nuages, le grincement de constellations invisibles, tournant comme le phare autour de mon corps pelotonné dans la position du foetus, et je perçois, presque au point d’en perdre la tête, la centralité intolérable de ma présence solitaire dans le cosmos. Je suis réduit, en tout et pour tout, à la longitude et la latitude qui indiquent ma présence dans le néant.
//
L’édition des Voyages de Cartier que je possède est sortie à Paris en 1968. Coïncidence symbolique. Car beaucoup de ceux qui vivaient en France à ce moment-là souhaitaient la fin d’une culture et le commencement d’autre chose. Mais cet « autre chose » reste encore à inventer. Pour moi, un des aspects de cette transformation consistait à sortir de l’histoire pour entrer dans la géographie. Aussi, je me mis à lire et à relire tous les vieux récits de voyages sur lesquels je pouvais mettre la main.
//
C’est là que j’ai vu une merveilleuse cascade qui, m’a-t-on dit, s’appelle Hagoromo, le manteau de plumes, et qui m’a fait penser à une pièce Nô, traduite par Fenollosa et retravaillée poétiquement par Ezra Pound.
C’est une pièce - un seul acte - sur la perte et la redécouverte d’un chemin.
//
(les citations font partie de ce genre de géographie mentale intime)
//
Tout en admirant les harpons, je pensais à Melville et à un mot que j’avais en tête ce matin-là en m’éveillant, incapable de me souvenir de quel contexte il était sorti : le mot « archéogéographie ».
//
- Où tu vas?
- Havre-Saint-Pierre.
- C’est la fin de la route.
- C’est ce qu’on m’a dit.
- T’as des amis là-bas?
- Non.
- Pourquoi tu y vas alors?
- Peut-être parce que c’est la fin de la route.
Silence méditatif.
//
Je me demande quand nous allons nous débarrasser de toute cette toponymie évangélique. Je ne connais pas le nom indien de ce lac, mais je suis prêt à parier qu’il était beau, et précis. C’était peut-être le lac des Vagues-Bleues, ou le lac des Tempêtes-d’Été, ou le Lac-aux-Arbres. Nommé par des gens qui le connaissaient vraiment, qui étaient en contact avec sa réalité physique. Mais le lac Saint-Jean, je vous le demande! Il est venu ici, saint Jean? Tu parles! Celui-là, il traînait ses savates en Galilée. Et les gens qui ont baptisé le lac Saint-Jean, eux non plus, ils n’étaient pas réellement ici. Ils avaient l’arrière de la tête collées à leur gros livre noir. Alors ils plaquaient sur la réalité des noms tirés de ce livre et ils s’appliquaient à travailler et à se multiplier, comme la Loi divine le leur ordonnait. C’est ça, la civilisation, quel que soit le livre ou le code. Rien à voir avec la réalité perçue dans toute sa beauté. C’est pour ça que Flaubert pouvait dire que « la civilisation est une histoire contre la poésie ».
//
Dans sa partie immergée, à certains points bien déterminés, la montagne du cyclope pullule de poissons, et pour reconnaître ces points au milieu de l’immensité marine, il faut bien regarder la terre ferme.
Par exemple quand le rocher X est aligné avec l’église de San Michele et qu’en même temps, le rocher Y se positionne devant le phare, eh bien cela signifie que la triangulation est parfaite et qu’on peu jeter les filets. Des choses qu’on ne peut pas comprendre si l’on dépend entièrement du GPS. Il s’ensuit que, faute d’antidotes, la navigation par satellite finira par détruire le nom des lieux et la mémoire qu’ils contiennent, en leur volant leur âme. Voilà ce que je pense, tout en haut du phare, pendant que la pluie commence à tambouriner sur les vitres. Je sirote la bouteille de malvoisie que j’ai montée jusque-là le long de l’escalier en colimaçon ; il fait de plus en plus noir, bientôt je devrai allumer ma lampe frontale et, en attendant, le livre sur mes genoux, illuminé par les éclairs, murmure ses secrets. Mesures des abysses, nom des pêcheurs, histoires d’antiques régates lors desquelles le vainqueur gagne le droit de pêche, migrations de sardines, tessons de poteries grecques, traces d’une très ancienne présence vénitienne dans certains noms de lieu : Polenta, Calamita, Punta, Levanta, Strada, Confin.
//
Les grands phares sont fils des empires, pas des nations. Un réseau complexe de lumières faites pour venir en aide aux navigateurs exige une certaine idée du monde. Il exclut les jalousies protectionnistes et considère la mer comme un pont. Ce n’est pas par hasard que la mer devint le pontos dans la philosophie commerciale des grecs. Où se développa cette façon de penser, sinon dans la mare nostrum?
//
1 Quand je parle de la traduction en français de poésie américaine d'aujourd'hui comme d'une contribution à la littérature française d'aujourd'hui, quelle est à mes yeux la nature de cette contribution ? Je suis tenté de répondre : une déchirure. Ou un trou. Ou encore une tache blanche. […] 3 À mes yeux donc, la contribution des traductions de poésie américaine d'aujourd'hui à la littérature française d'aujourd'hui consiste : à 1) fabriquer de la distance dans un espace-temps en voie de resserrement incessant ; 2) dire la distance ; 3) réintroduire des  taches blanches  dans un contexte général de coloriage. […] 3 bis Je vois là une raison supplémentaire de rejeter les publications bilingues (textes américain et français en vis à vis), qui non seulement sous-entendent quelque chose comme le signe = entre les deux textes, mais suggèrent une possible proximité. À moins de faire tenir tout l'océan atlantique nord dans le pli qui sépare deux pages.
//
Dehors, la tempête glapit. J’avale une autre gorgée de vin et je me dis que je fais des choses que je n’ai peut-être jamais faites. Je parle tout seul, je lis à voix haute, je chante en déambulant permis les bruyères ou en préparant la soupe du soir. J’ai aussi l’impression que la haute mer déshydrate lentement les pensées, qu’elle rend superflue la syntaxe, les explications, comme s’il était vain de vouloir communiquer l’incommensurable. […] Quand je me suis embarqué pour la traversée jusqu’à cette île, j’ai vu une demi-douzaine de vieux, de rugueux loups de mer, assis avec leur vin, leur chapelet à la main. Ils ne disaient rien, ils regardaient les reflets de l’eau à travers les fentes de leurs yeux. Qui sait quelles pensées abyssales, me suis-je dit en mon for intérieur, qui sait quelles histoires, quels souvenirs, quels océans? Aujourd’hui, je me demande : Et si derrière ces regards, il n’y avait que le néant de l’oubli, le cours silencieux du Léthé, la reddition face à l’absurdité du monde?
//
Je pars comme le font les Grecs, sans jamais me retourner vers l’île. « Il ne faut pas regarder le rivage que tu laisses », disent-ils, ou bien tu souffriras de nostalgie, cette maladie qui te ramène en arrière dès que l’on a hissé les voiles.

Extraits de :
Emmanuel Hocquard, Taches blanches
Georges Perec, Espèces d'espaces
Paolo Rumiz, Le phare, voyage immobile
Kenneth White, La route bleue
Kenneth White, Les cygnes sauvages