Cependant, comme ici, chaque établissement humain eut son début : le choix. Le tracé du chemin volontaire ou fortuit nous amène en un lieu particulier, qui fait parti d’un site, et nous disons : c’est ici. Nous allons enfermer une parcelle de l’espace dans des murs, nous organiser dans l’intérieur, nous astreindre, entretenir, polir chaque jour ce petit vide soustrait à la nature. Dans ce vallon, cette plaine, sur ce sommet, l’homme occupe, recouvre un morceau de terre ou de roche, enferme l’impalpable. Ce sera l’intérieur, un monde différent, important, un lieu que l’homme recherche pour se défendre, se concentrer, se protéger. Après la grotte providentielle, le trou creusé dans l’arbre, l’abri de peaux de bêtes où il a exhalé ses relents de fauves, il construisit les refuges artificiels. Puis il voulu qu’ils soient beaux, puissants ou monumentaux. Ainsi la maison prit une si grande importance qu’elle absorba sa vue en esprit. De très loin, il la voit encore et dit à un compagnon : « Regarde, derrière cette colline, cette petite fumée bleue qui s’élève : c’est ma maison. » Il y est déjà, derrière ses volets, près de son lit, assis à sa table. Dans la diverse et passionnante nature, le lieu qui compte pour lui est ce voile transparent : une illusion. Après avoir parcouru la terre, mesuré grandeur et diversité, il pense au retour, au repos, au bonheur. Ce qu’il espère a cinquante pieds de long, trente de large et quinze de haut. Dix ou vingt fois plus s’il est roi. Peu de toute façon dans l’espace, presque tout dans son coeur.
Fernand POUILLON, Les pierres sauvages

Les traces dans les livres ne me dérangent pas, j’en fais tout le temps, même dans les livres neufs, pour annoter certains paragraphes que je relis régulièrement. Yannick HAENEL parlait de cela l’autre jour à la radio, disant qu’il annotait ce qu’il appelle des phrases de réveil, « phrases qu’on se récite comme des mantras, qu’on s’injecte », des éclats de poésie dans la prose. À force de refeuilleter mes livres ainsi, je me rends compte que j’ai commencé à créer une carte mentale intuitive de ces références. Parfois au cours d’une discussion je me dis « tiens, cela me rappelle… » en fait je ne sais pas exactement ce que ça me rappelle, mais je sais que ce quelque chose se trouve dans tel livre, sur la page de droite, plutôt en bas de la page et dans le dernier tiers du livre, comme une piste mentale à remonter pour retrouver quelques phrases, des petits morceaux de sens.

Chacun des volumes porte sa date de lecture, comme un balisage. Comme s’il avait voulu que ce chemin qu’on n’avait pas fait en sa compagnie, plus tard on le refasse, que l’on retrouve l’histoire de cette lecture, ses lieux, ses paysages, cette interrogation qui le menait parmi ces flots de pages, aussi tenace que la ténacité de celui qui les avait écrites, et qui le rendait étranger à son propre entourage.
Danielle BASSEZ, Écrits dans les marges

On dit que ce que l’on voit dans notre enfance conditionne notre regard à long terme. Je me dis que la vue depuis la fenêtre de ma chambre aux Ormes donnant sur un territoire parcellaire, sillonné régulièrement tout au long des années et des saisons par les machines agricoles, les maïs semés en lignes droites, n’y est sans doute pas pour rien dans la façon dont je dessine depuis plusieurs années, dans la nécessité de découpage et de remplissage de l’espace et du temps.
La rétine est impressionnée à la manière d’une pellicule photographique. Peut être que c’est cela qui se passe avec les animaux et la population alentours lorsque chaque soir nous allumons notre phare, à chaque fois une fine couche de lumière se dépose qui ne restera que comme un ersatz mnésique de notre présence.

C’est l’avantage du partant ; sa disparition se limite d’abord au tournant du chemin, et n’existe vraiment que lorsque les souvenirs sont usés.Mais s’il a planté autre chose que des salades, un arbre domestiqué par exemple, ou une pierre dressées au bord du chemin, il ne meurt pas pour ceux qui restent, qui racontent, un jour d’abandon de discipline, devant un feu de chantier ou un coin de cheminée du chauffoir.
Fernand POUILLON, Les pierres sauvages

C’est un peu comme ça que s’établissent les toponymies. Le Meynialou dont l’étymologie désigne la maison rurale sera peut être à l’avenir repéré dans les esprits plus par son phare que par son buron. J’ai commencé à rendre ça officiel en ajoutant le symbole du phare à notre emplacement sur la carte IGN de Vincent.

Si on croit aux esprits, si l’on croit que les gens s’impriment dans les choses, souvenirs bloqués dans les murs, neutrons dans un peigne, ADN sur une robe, chromosome sur les murs.
Souvenirs dans le bronze.
Si l’on croit que les sons restent au fond gravés dans les choses.
Cri dans la cire.

Olivier CADIOT, Retour définitif et durable de l’être aimé

Cette semaine j’ai discuté avec pas mal de monde, dont deux artistes, Sophie CARDIN et Louise HOCHET.