De l'importance des laissées


Éliane
- Vous voyez la marque marque blanche en dessous de la montagne là-bas ?
- Au pied du Puy Gros ?
- Oui. Ça ressemble à un dinosaure non ? Vous savez, un Tyrannosaurus Rex.

À écouter (ou non) en lisant
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Lorsque j'ai retrouvé Pierre à la station samedi pour débuter ma permanence, il portait un objet de forme géométrique attaché par une cordelette autours de son cou. Cela ressemblait à une amulette ou un pendule bizarre. Quand je lui demande quel est cet objet, il m'explique qu'il a fondu cette forme en aluminium avec son nouveau four, que c'est une première expérimentation et qu'il le laisse à la station pour Marina, Vincent et moi. Il l'enlève alors et m'explique que c'est un outil d'aide à la lecture en me montrant comment l'utiliser et me dit qu'en fait, "ça serait peut-être mieux de le fabriquer avec d'autres matériaux car l'aluminium marque les livres. Ou alors, ne l'utiliser qu'avec des livres d'occasions".
Soit.
Je me rends compte aujourd'hui, jeudi, que je ne l'écoutais que d’une oreille et pensais au même moment à des conversations que nous avions il y a quelques temps à propos de l'horizon, de la ligne qu'il marque et de sa courbure, tout en observant la ligne tracée par les visiteurs de la station. Car depuis ma dernière "permanence", le paysage a changé. Comme le souligne Marina, le passage quotidien de dizaines de personnes empruntant toujours le même itinéraire a dessiné une ligne depuis la lisière de la forêt jusqu'à la station.


Richard Long, Line made by walking

Au départ, cette ligne se divise en deux pour se rejoindre plus loin, à la seconde échelle en bois permettant de passer par dessus les câbles électrifiés et marquant la frontière entre un champ et l'autre. Cette trace me semble être une forme de laissée des visiteurs, une accumulation de pieds foulant ce sol qui, en juin, ne portait encore aucune marque visible.

« Lors d’une session de pistage dans les Hautes-Alpes à l’hiver 2015, nous avons découvert une piste de loup en associant le faisceau d’indices qui permet de l’identifier ; une voie rectiligne, des empreintes massives losangées, à griffe fortes, et enfin, plus loin, des laissées de grand canidé, dans lesquelles des fragments d’os, puis de jarre, ce poil noir et solide des ongulés, étaient agglutinés. Surtout, il s’avère que ces laissées étaient déposées sur le chemin, avec une extraordinaire régularité, environ tous les 60 à 100 mètres, par petites touches.
On voit nettement la fonction symbolique, ici territoriale, de ces laissées : le loup excrète du symbole, comme s’il agissait selon une visée géopolitique de souveraineté, qui permet d’exprimer des limites territoriales sans aboutir à des conflits réels. Il faut noter qu’à côté d’une laissée sur trois, à quelques centimètres, différents mustélidés (belette et putois probablement) avaient systématiquement déposé leurs propres laissées, dans un dialogue de drapeau à drapeau, de poste frontière à poste frontière. Les compétences nous ont manqué pour le traduire. Dans la mesure où les territoires des loups recouvrent volontiers ceux des mustélidés, et que les territoires des meutes de loups sont exclusifs seulement entre eux, cela signifie une géopolitique complexe où chaque laissée signifie des choses différentes en fonction de celui qui la lit ».

Baptiste Morizot, Les diplomates, cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant

C’est d’ailleurs une lecture différente, ou peut-être mon inattention quand Pierre m’expliquait comment utiliser l’amulette maintient-pages, qui m’a amené à l’utiliser comme un outil abstrait de mesure de l’horizon en direction de l’Ouest, vue la plus dégagée depuis la station. C’est dans cette direction que le phare doit avoir sa plus grande portée créant des ombres démesurées lorsque la nuit est pleine.

Thibaut, photographe/ingénieur, a passé la nuit de mercredi à jeudi à la station, il me racontait que son grand-père, ingénieur aussi, avait contribué à l’invention des lumières qu’utilisent les dentistes. Ces « phares » permettant de voir leur espace de travail que sont nos bouches. Il m’expliquait que la lumière projetée dans ces cavités ne doit former aucunes ombres portées, ceci pour le confort de travail des dentistes, et que toute la difficulté d'élaboration de ces lampes se trouve dans l'agencement d'un système de miroirs réfléchissants la lumière de l’ampoule. Un peu comme la lumière présente ici dont le moteur de boule à facette fait tourné un cache sur lequel des miroirs réfléchissent la lumière, mais cette fois-ci, pour tenter d’amener le signal le plus loin possible.
Nous ne connaissons pas sa portée maximale mais nous savons aujourd’hui, grâce à un couple de visiteurs que Vincent a rencontré, que sa portée dépasse ce que l’on espérait. Mais au-delà d'une satisfaction personnelle de savoir qu'il est visible à plusieurs kilomètres, une question subsiste à propos du terrain proche de celui-ci : est-ce que cette lumière éphémère dans le paysage nocturne, marque le territoire et laissera des traces sur les vivants (renards, chevreuils, lapins, vaches, etc.) après notre départ ? Cette question soulève la position que nous prenons en décidant de placer une lumière puissante pendant plusieurs mois dans un environnement habituellement exempt de toute pollution visuelle nocturne à plusieurs kilomètres à la ronde. À creuser lors d’une prochaine permanence.

« La trace ne figure pas une sente inachevée où on trébuche sans recours, ni une allée fermée sur elle-même, qui borde un territoire. La trace va dans la terre, qui plus jamais ne sera territoire. La trace, c’est une manière opaque d’apprendre la branche et le vent : être soi, dérivé à l’autre. C’est le sable en vrai désordre de l’utopie.
La pensée de la trace permet d’aller au loin des étranglements de système. Elle réfute par là tout comble de possession. Elle gèle l’absolu du temps. Elle ouvre sur ces temps diffractés que les humanités d’aujourd’hui multiplient entre elles, par conflits et merveilles.
Elle est l’errance violente de la pensée qu’on partage. »

Edouard Glissant, Traité du tout-monde, poétique IV

Je crois de plus en plus à la force des laissées, de leur multiples transformations, de leur significations et des différentes lectures possibles de celles-ci. De ce qu’elles transportent et provoquent en nous. De celles que l'on perçoit et les autres moins visibles, nous demandant un effort d'imagination. Du trouble provoqué lorsqu'elles nous demandent de faire confiance à notre instinct pour tenter de les pister. Ce sont des traces qui interagissent dans notre relation au vivant et au paysage.


Pierre Creton, Paysage imposé. Encore visible sur Tënk
Des histoires-paysages